Francine, Robert et ANOU-II

Saison de voile 2006


Début de la saison

Notre nouveau bateau est un voilier de 32 pieds choisi en vue de notre retraite dans six ans. Notre rêve est de descendre dans le Sud, aux Bahamas et aux Antilles, chaque hiver. Il était temps de passer à l'action pour le réaliser. Alors, à l'automne passé, d'un commun accord nous plongeons et attrapons le véhicule de nos rêves. On l'a vu pendant environ une heure à Toronto, on est tombés en amour, on a négocié par téléphone et par courriel pendant près de deux mois, et il nous a été livré chez Gosselin le 16 décembre, une heure avant la fermeture de fin d'année.

C'est la première fois que j'achète un bateau avec Robert. Le nom qu'on donne au bateau traduit bien ce fait: à nous deux. Curieusement, il devient ANOU-II lorsqu'on découvre accidentellement sur Internet qu'il s'agit du dieu sumérien du ciel, un dieu fondateur en Mésopotamie, berceau de notre civilisation occidentale. Quelle coincidence!

Voici venu le temps de la mise à l'eau. Le mât a été posé par la grue. Il nous faut partir, quitter St-Paul de l'Île-aux Noix, traverser les douanes américaines et nous rendre à la marina au fond de la baie de Willsboro. On est la fin de semaine de la Reine. La météo annonce de la pluie pour les trois jours et il fait froid. En route, on fait escale à Mooney Bay, où on capte un bref rayon de soleil.

Robert a fait déjà son possible pour travailler sur la mécanique générale du bateau; moi sur son confort intérieur. Mais il n'a pas été à l'eau depuis deux ans et nous ne connaissons même pas ses anciens propriétaires. Manifestement il faut s'attendre à des surprises. On verra...

Eh bien oui! On va y goûter -cette fin de semaine là et quelques autres après- passant de pépin en pépin comme des girouettes au vent, tourbillonnant sans trop comprendre souvent ce qui nous arrive, mais accrochés à notre foi. Et un beau jour arrive où on reprend le dessus, les problèmes sont résolus. On va pouvoir faire de la voile enfin.

Pour notre premier mouillage, on se devait d'aller à Malletts Bay: anciennes amours obligent. Depuis notre départ il y a quatre ans, cet endroit a gagné en popularité. Aujourd'hui, c'est une place "in". À côté de nous, trois ou quatre jeunes couples dans la trentaine flirtent sur un 40 pieds. Une québécoise joue à la sirène, les seins dénudés. Sa "date" pour la fin de semaine semble-t-il, se prenant pour Tarzan, escalade une falaise à bras le corps pour se jeter ensuite à l'eau de très haut. Au passage d'un bateau ami, d'après les commentaires, je réalise qu'ils sont tous deux d'un même milieu de travail. Quel cinéma! C'est du Walt Disney recyclé à la sauce 21è siècle, à base d'argent et de virtuel. Pendant ce temps, nous les baby-boomers, nous succombons à la tentation -fort "zen", pourquoi pas, un mot aussi à la mode- de nous mettre au lit à 20h30 après un beau coucher de soleil. À chacun ses rêves...

La fin de semaine du congé de 3 jours prend fin après seulement deux à trois heures de voile: vendredi il pleuvait; samedi et dimanche, trop de rafales pour s'élancer sur le lac avec notre coursier encore mal dompté. Alors nous en avons profité pour finaliser les préparatifs des vacances, en resserrant notre routine à bord et en faisant les dernières mises au point. Aussi nous élaborons notre stratégie face aux contraintes imposées par les douanes: nous fixons les heures à éviter et établissons où nous ravitailler.

Aussi nous élaborons notre stratégie face aux contraintes imposées par les douanes: nous fixons les heures à éviter et établissons où nous ravitailler. Par ailleurs, grâce à la persistance du mauvais temps, nous décidons de changer de quai afin d'être plus à l'abri des turbulences. Nous nous familiarisons avec la vie à la marina, relativement simple et intimiste. Enfin, en étudiant d'autres options pour l'an prochain (à la marina de Shelburne par exemple) nous sommes amenés à apprécier d'autant plus l'aspect sauvage de Willsboro. Et surtout, on relaxe...

Les vacances

Nous sommes en vacances pour quatre semaines depuis samedi. Nous recevons notre première visite: Bernard et Andrée, des voileux comme nous, mais de plus longue date. Ils passent deux nuits à bord, suffisamment pour insuffler un esprit d'aventure et de compagnonnage à ANOU-II. Il nous faut bien nourrir l'inconscient de notre bateau en fantasmes qui nous plaisent et nous travaillent, créant des désirs et des directions invisibles à suivre...

Nous nous rendons à Converse Bay pour la nuit de dimanche à lundi, puis nous mouillons à Quaker Smith Point Nord pour le dîner et la baignade le lundi midi. Bernard, en vieux loup des mers, a l'oeil pour repérer ce qui cloche. Ses conseils visent l'essentiel tout en respectant l'autorité du capitaine. Quant à Andrée, c'est une bonne fée à bord: elle nous a -comme toute bonne fée- rapporté plein de gâteries (du Marché Jean-Talon, bien sûr!) et est toujours prête à rendre service (au lieu de se faire servir). "Pognés" dans une certaine rigidité due à notre statut d'apprentis sur ce nouveau bateau, nous sommes encouragés vers plus de souplesse et d'aisance par ces deux amis qui agissent spontanément en parrain et marraine du bateau. Aussi, ils savent nous bercer de belles histoires des îles, préparant ANOU-II à son destin futur.

Mardi, il nous faut rester au chevet de notre nouveau-né ANOU-II: il renvoie jusque dans la cale, le coude à la sortie du réservoir septique étant percé. Robert, de plus en plus confiant dans ses talents de bricoleur, y remédie par lui-même. Nous reportons donc au lendemain notre départ en voyage: pendant la premières semaine nous descendrons vers le sud, puis remonterons graduellement au nord tandis que la majorité des vacanciers feront exactement l'inverse. Des ruses à la Robert!

Mercredi, nous nous rendons de nouveau à Converse Bay, mais tout seuls. À peine arrivés, il pleut et ce pour toute la soirée et toute la nuit. Alors nous rentrons dans notre bulle et descendons en immersion dans cet univers aqueux, accrochés, comme à un fil, à notre lecture et à une musique douce de Satie. Puis, avant de nous coucher, nous faisons connaissance avec une invitée clandestine à bord: une demoiselle souris, aux grands yeux noirs et petites pattes menues, toute fine, attrapée à un des pièges installés spécialement pour elle dans notre garde-manger. Cela fait un petit pincement au coeur (pour elle plutôt fatal) de la retrouver aussitôt morte dans nos vidanges...

Le lendemain, le soleil refait surface, comme un grand sourire d'enfant. Le vent est vif et nous entraîne à sa suite, nous faisant chasser. Encore une dépense de plus en vue, une autre ancre, car celle-ci n'est décidément pas fiable. Mais les manoeuvres sont aisées sur ANOU-II et nous nous sortons de ce mauvais pas sans problème. La journée se déroule dans un paysage enchanteur: du côté des Adirondacks, falaises rocheuses nichées dans une forêt dense et crépue avec parfois des chutes d'eau cristalline. Peu de maisons et quasiment pas de bateaux sur l'eau. Tout cela me séduit. Je commence à croire qu'on est en été, qu'on est en vacances... Arrivés au mouillage de Cole Island, on se retrouve à sept, un peu parqués, entre francophones. C'est bien le Lac Champlain que j'ai connu: un vaste campement pour la tribu québécoise et surtout montréalaise.

Vendredi, de bonne heure, "sur le piton", on lève l'ancre. Nous avons prévu de nous rendre au Fort Ticonderoga, presque tout au bout du lac. Probablement l'envie de faire de la navigation, en suivant attentivement la carte, de bouée en bouée, sérieusement... Une fois passé le pont de Crown Point, on traverse dans un autre monde: plus étroit, sans voiliers, le Lac Champlain n'est plus une aire récréative mais un endroit de passage vers la Rivière Hudson, New-York... et le Sud. Pris de vertiges de fuite en avant, nous nous butons à la forteresse de Ticonderoga, imprenable par nous autres pauvres voileux sans moteur sur notre annexe. Elle nous toise de haut et nous renvoie chez nous. Après une tentative infructueuse d'ancrer à Crown Point, nous repassons le pont et nous dirigeons sur Cole Island.

Dépités par nos déboires avec l'ancre, nous décrochons complètement... jusqu'au moment où, le lendemain, le vent se lève à nouveau et nous chasse. Le temps est à l'orage, nos nerfs sont en boule: nous appareillons vers Westport Marina pour y trouver refuge pour la nuit. Bien que d'abord difficile -le quai public est inondé et il nous faut nous coincer entre de gros bateaux à moteur à étages- comme toujours Westport opère sur nous sa magie.

Cette fois-ci, nous tombons sur un mariage extérieur, sous un grand chapiteau surplombant la marina et le bord de l'eau. Une musique celtique en émane et nous entraîne dans un romantisme médiéval. Conquis, nous décidons sur le champ de nous payer un souper gastronomique au Bistro du Lac pour donner suite à cet état d'esprit galant. En habits de sortie, nous nous mêlons donc au gratin de la société en vacances sur le lac. C'est amusant, mais pas assez épicé à mon goût... Cependant, Robert m'attend au tournant, avec de si belles déclarations d'amour, que nous reconstituons à nous deux le climat de noces du Grand Meaulnes dans son château imaginaire. C'est cela aussi les vacances!

Le lendemain matin, en payant notre compte, Robert retrouve un vieil ami d'enfance: Monsieur Coco, le perroquet de tout pirate qui se respecte... On l'adopte à bord; nous voilà trois à nouveau, mais sans risque de mutinerie car un compagnon en peluche est tout à fait sûr. On remonte ensuite sous spi vers Willsboro. Après deux jours d'arrêt à la marina pour changer d'ancre (on reprend avec plaisir notre ancienne Bulwagga) et garnir Anouette (notre annexe rigide) d'un boudin gonflable, on repart enfin. Au mouillage de la Baie de Shelburne, pas trop loin de notre port d'attache, on peut vérifier si notre Bulwagga convient pour ANOU-II (bien que sous-dimensionnée pour un 32 pieds); aussi comment notre Walker Bay se comporte maintenant. Les essais sont concluants.

Ça fait déjà deux jours que je n'ai pas écrit. Pendant ce temps, la vie à bord a trouvé son rythme de croisière: bien naviguer, se baigner, rencontrer du monde, rire, manger et boire (et j'en passe!)... Nous sommes allés à Bluff Point Nord puis Malletts Bay où nous nous retrouvons aujourd'hui sous la pluie -question de reposer un peu nos vieilles peaux- pour une deuxième journée. Plus de problèmes d'ancre; et une annexe très serviable pour nous promener et "scèner".

Lorsque nous partons dimanche, avec le retour du beau temps, nous nous dirigeons -comme prévu- sur le nord du lac, soit Nichols Point d'abord, puis The Gut et The Inland Sea, jusqu'à Burton Island. Le mouillage à Nichols Point nous remplit de nostalgie en nous rappelant notre cata LoveNid, vendu il y a quatre ans. Mais ce retour en arrière permet aussi de mesurer le chemin parcouru depuis lors, face à nos projets de voile et à mon implication de plus en plus affirmée dans leur réalisation.

Le mouillage du State Park de Burton Island correspond à un besoin pour chacun de se retrouver avec soi-même, sans responsabilité face au bateau ni envers l'autre. Nous nous abandonnons donc à la sécurité du mooring pour deux nuits dans cette baie bien abritée où le passage d'un orage électrique corsé devient un spectacle palpitant et non une menace.

Mercredi, le rythme est décidément à l'action. Nous nous dépêchons de partir pour arriver à temps au lever du pont vers The Gut. Puis je fais ma première expérience des manoeuvres avec l'enrouleur de bôme et prends la barre pour la journée au près à plus de 5 noeuds de moyenne: de la belle voile, quoi. Nous en profitons pour descendre direct à Willsboro, en évitant un grain, tout en nous sentant prêts à l'affronter... ce qui est rassurant avec un nouveau bateau. Le soir venu, on fait la fête au resto de la marina, cher mais délicieux. Entourés d'américains, on les observe à notre saoul, tout en les affublant de scénarios de vie complètement inventés et souvent loufoques. C'est notre côté cannibale qui peut ainsi "se lâcher loose" sans trop de dommages...

Puis débarque le clou de la soirée, un couple élégant et sexy, pour lequel on a tout de suite le béguin. Curieusement, ils nous abordent d'eux-mêmes pour une information et se lancent dans un échange personnel et enjoué. Un peu éberlués, nous laissons passer mais nous les retrouvons le lendemain à leur bateau... et ils nous invitent à bord pour le déjeuner. Dans un tourbillon de confidences légères, nous faisons connaissance, enchantés de découvrir combien il est facile -avec un peu de bonne volonté- de rencontrer du nouveau monde et de sympathiser.

Aujourd'hui vendredi, bien que sous la pluie, nous partons à la voile, pas pressés et complètement absorbés par le moment présent. Nous nous retrouvons quasiment seuls sur le lac et particulièrement unis, ne formant qu'un, Robert, moi et ANOU-II. Après Converse, nous voilà de nouveau à Cole Island, avec un temps tout à fait instable... comme nous qui commençons à virer de bord en dedans de nous-mêmes, pour nous réenligner sur le retour et la fin des vacances... Pour nous distraire, nous partons en explorateurs, avec Anouette (l'annexe), découvrir la chute dans le bois, à travers une zone qui ressemble à un bayou, inondé, débordant de vie et de mystère, le temps de se sentir dans un Crocodile Dundee.

Le lendemain, malgré nos projets de promenade (les deux forts de Crown Point, Westport) on se retrouve à devoir faire de la voile car nulle part où accoster avec un vent du nord de cette force. Par contre, c'est une belle journée de voile, une des plus belles depuis le début, avec l'occasion pour moi enfin de courser. Quelle sensation merveilleuse -quasiment comme de faire l'amour- d'avoir à se reprendre mille fois, d'un tack à un autre pour traverser enfin avec force et en ligne droite le goulot de rétrécissement formé par les bords encaissés et dans lequel le lac s'engouffre.

Lundi, on ne se rend pas loin, à Essex, avec l'idée d'un arrêt, pour refaire contact. Cette petite ville -ou plutôt village- fondée dans les années 1700, bien qu'un peu à l'abandon, renferme en son sein, précieusement, une culture artistique bien à elle, subtil parfum d'antan, qu'on ne peut capter qu'en vacances, avec les sens bien décrassés. Robert n'en revient pas encore d'être entré dans ce recoin-coin en marche arrière sans rien frapper...

Le jour suivant, on repart vers Kingsland, un des joyaux du lac, malheureusement envahi de plus en plus par les moorings. Avec la canicule qui nous tombe dessus soudainement, tout le monde est à l'eau à tout moment de la journée, en pleine perte de contrôle, un véritable déchaînement. Pendant ce temps, un couple d'aigles pêcheurs, nichés dans un arbre mort au dessus de la baie, plongent et crient, nous invitant à leur suite dans l'univers du sacré.

La nuit, un orage électrique s'empare du ciel, comme un feu d'artifice, sourd et discret, sans fanfaronnade. Pas de pluie. Au matin, la chaleur et la baignade sont de nouveau au rendez-vous. La traversée de Kingsland à Shelburne se fait à moteur, sur un lac d'huile et dans une brume d'évaporation intense.

Sans bimini, on ne survit dans un tel four qu'en se laissant traîner dans l'eau, à l'échelle de bain, de façon régulière et chacun à son tour. Plus moyen de penser ni de réagir: on est en urgence. Une fois à Shelburne, le ciel se couvre et les esprits se calment.

C'est maintenant la dernière journée de voile des vacances. On rentre à Willsboro avec des records de vitesse et la paix au coeur. Après quatre semaines de vacances on fait maintenant corps avec le bateau: il est à nous.

Fin de la saison

De retour sur le lac après une semaine: enfin! Se remettre au travail a été dur, quelles que soient nos précautions... Le temps se rafraîchit; la fin de l'été se lit dans la couleur du ciel et de l'eau -plus contrastée et plus crue- où le noir s'installe et le royaume des ombres.

Nous avons avec nous un couple d'amis, Jean-Guy et Colette. À quatre nous nous serrons ensemble face à ce changement de cap toujours un peu terrifiant de l'été à l'hiver. Nous essayons surtout de garder la chaleur, la joie et une certaine légèreté d'âme mais la nostalgie s'installe de même qu'un certain recueillement. Plus de baignade, on mange en dedans pour souper, on se couvre bien la nuit. Et chacun rentre chez soi après la fin de semaine car le temps des cigales est fini. Il faut réintégrer sa place parmi la grande fourmilière humaine.

Encore une autre fin de semaine de passée. Décidément, malgré mes efforts pour retrouver le beat des vacances, ça ne marche pas vraiment... À notre arrivée vendredi (avec ma vieille amie Marie) on est gâté: à la chaleur s'ajoute une luminosité d'été indien, enchanteresse, et un vent généreux qui nous maintient à une vitesse record tout en étant stable et continu. On peut même se baigner. Le paradis de la voile.

Mais samedi déjà on commence à déchanter. Le ciel s'ennuage et ça rafraîchit. Grâce au bon vent on s'éloigne rapidement des abords de Burlington livrée à une démonstration fracassante d'acrobaties aériennes avec des avions militaires. Rendus à Malletts Bay on s'ancre juste à temps, avant la pluie. Dès lors on se met au rythme de celle-ci, qu'on a d'ailleurs eu l'occasion d'apprivoiser quelques fois cet été. C'est l'immersion encore. Il pleut toute la nuit...

Dimanche il nous faut partir sous une bruine incessante et plutôt froide. Rien à faire, ce n'est plus l'harmonie tant désirée avec la nature comme pendant les vacances. Alors Robert et moi nous consolons en mettant à l'essai la navigation combinée du GPS et du pilote automatique: un nouveau jeu. Mais Marie reste en dedans et je vais bientôt la rejoindre, abandonnant la conduite du bateau à Robert. Et toutes les deux nous perdons pied au milieu d'une bulle, une bulle d'eau, sans repères.

Nous refaisons surface pour l'amarrage au quai une fois rendus à bon port. Puis on retourne en dedans jusqu'au moment du départ après le souper. Je pense aux viandes qu'on fait cuire longtemps au court bouillon avec plein d'épices aromatisées. En sortant de cette fin de semaine, on a les chairs ramollies et on se sent un peu gaga. Au niveau détente on ne peut faire mieux, mais ça annonce aussi la fin de la saison de voile.

Une fin de semaine pleine de contrastes: samedi. Bien au chaud au son de Gadjo Dilo (musique tzigane) ou de Dvorak, je me remémore notre fin de semaine de voile. L'envie de danser et de boire en tournoyant autour de la table du carré... Notre ami Jacques est avec nous. À la fois minimaliste et tout équipé pour tous les temps, un randonneur. "Je suis un signe d'air", dit-il. On ne capture pas le vent.

Une fin de semaine pleine de contrastes: dimanche. On vient d'arriver dans des rafales de plus de 35 noeuds, au foc seulement à 9.1 noeuds. Au dessus de nos têtes, un surf-kite: démonstration d'acrobatie aérienne fort différente de la semaine passée.

Hier, c'était hier: il faisait beau. Aujourd'hui, ce n'est plus. Passons à autre chose... Lorsque la nature nous entraîne dans ses frasques, loin du confort bourgeois aussi répandu aujourd'hui que l'épidémie de sida, on joue avec les oiseaux à se laisser porter puis plonger en chute libre. La vie, la mort, dansent ensemble. Alors il nous faut marcher sur un fil comme les funambules et traverser les saisons sans avoir le vertige, sans regarder en bas le travail qui nous attend ou la vieillesse qui nous éconduit.

On est lundi matin. La fin de semaine de la fête du travail s'est écoulée sans le mauvais temps annoncé depuis vendredi: pas de queue de l'ouragan Ernesto avec 15 à 25 noeuds de vent comme la semaine passée. Sauf que nous on avait pris ces prévisions météorologiques au sérieux! Alors on est restés à la marina, se promenant en auto de jour, de retour au bateau la nuit. On a revu Essex, Westport, découvert Port Henry, un ancien chantier naval florissant et maintenant en ruines, puis plus loin Ticonderoga avec son histoire de forteresse dans laquelle tous se retrouvent piégés.

Au réveil ce matin il y avait un calme de mort dans la marina. Plus un chat: tous s'étaient enfuis. Les bateaux restaient comme des coques vides, parqués dans un vaste cimetière, bien cordés, attendant juste qu'on les ramène sur terre... pour les "enterrer"? Aussi, à huit heures tapant, le fossoyeur était à l'oeuvre, les prenant un à un avec son travelift, comme une énorme mante religieuse prête à les dévorer. Nous avons fait la vaisselle et un brin de toilette, vieille routine à laquelle s'accrocher pour conjurer le sort. Puis nous avons levé le camp dans un fracas de bagages, en évitant de penser aux vieux, aux petits vieux de centre d'accueil qui -comme les bateaux remisés- attendent juste de prendre leur trou.

Malgré une certaine ambivalence au départ, due surtout à du mauvais temps annoncé, nous nous sommes engagés d'un coup: "On rentre le bateau, ça n'attend pas." Puis, comme dans un acte de foi, nous avons foncé droit devant, plein Nord, au moteur, à fond de train sous l'effet d'une sorte de diktat migratoire irrésistible. Curieusement, pendant ce temps, le vent virait aussi au Nord, la température chutait considérablement. Le front froid passait et avec lui l'hiver faisait sa première percée triomphale.

Ça y est, c'est fini. Plus de voile d'ici mai prochain car le bateau a été ramené dimanche à St-Paul de l'Île-aux-Noix au Québec pour y être hiverné. Bien sûr, je suis triste et emplie de regrets face au bel été qui vient de finir. Mais, comme la Mort, l'hiver tranche sans bavure... et nous voilà soudain rendus ailleurs.

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