Francine, Robert et ANOU-II

Saison de voile 2008


Début de la saison

6 avril 2008 à la Marina Gosselin: je viens tout juste de faire une petite visite au bateau, et tout a l'air bien correct. Très peu de neige. Et comme je m'y attendais, les travaux n'ont pas progressé tout seuls pendant notre absence cet hiver...

26 avril 2008: changement de programme: cette saison nous ne serons plus à Point Bay Marina, mais sur un mouillage privé à Malletts Bay (Vt) au Lac Champlain chez M. Jeff Lefebvre.

Déjà la 3e fin de semaine sur le Lac Champlain en cette saison 2008. Qu'est-il advenu de nous, de moi, depuis mes dernières écritures de 2006? Manifestement, nous avons pris de l'âge et notre regard est plus pesant. Le bateau aussi s'est calmé, comme un bon chien, fidèle à ses maîtres.

Notre projet de retraite va bon train: nous devrions être prêts dans trois ans pour le grand départ vers le Sud. Des ajouts ou ajustements importants ont été faits pour plus de confort, mais aussi plus de sécurité car en vieillissant, comme tout le monde, nous devenons plus vulnérables sur le plan physique et psychologique. Aussi, comme l'annonce le nom choisi pour notre voilier, ANOU-II, nous faisons de ce projet ce qui nous réunit et nous marie ensemble.

Pour ce qui est de moi spécifiquement, mon regard sur le lac a également changé. Les destinations visées m'importent moins. J'accroche plutôt à certains éléments avec lesquels je rentre de plus en plus en communion. Par exemple, les colonies de cormorans filant au ras de l'eau en file indienne puis s'installant par concentrations de cinquante à cent, toujours actifs et enlignés sur un même objectif mystérieux, donnant sens, semble-t-il, à leur existence. Alentour, les montagnes, parfois noires, impénétrables, quasi-rebutantes; à d'autres moments, bleutées, légères et douces à contempler. Derrière elles, en transit, ces masses nuageuses, gigantesques, glissant à un rythme qui défie l'entendement. Et finalement, à la rencontre du ciel, de la terre et de l'eau, ces petits voiliers d'humains, sans direction apparente, jouant avec le vent, tandis qu'autour, la vie et la mort se succèdent sans fin, par vagues orchestrées de façon précise et incontournable par Dame Nature.

Les vacances

22 juillet. Après une fin de semaine avec des invités à bord, c'est les vacances enfin. Comme à chaque année, la fatigue accumulée sort alors de façon massive: on relâche. Mais cette fois, la tension est si forte qu'elle nous désorganise complètement, au point qu'on retourne à la maison chercher ce qui nous manque et faire un nouveau départ.

Est-ce le temps qui nous influence à ce point? Orages et pluie sont prévus toute la semaine. Ce serait la fin d'une tempête tropicale sur la Côte Est. Ça commence drôlement. Mais on se réenligne enfin. Après tout, le mauvais temps, c'est pas grave. On est équipés: dodger, bimini, côtés en mica pour nous protéger de la pluie, notre moteur est en ordre, et de plus, on a le pilote automatique pour nous assister si nécessaire. On vise le confort et la sécurité avant tout et on n'est pas pressés...

Alors nous voilà partis finalement, au moteur. Il ne fait pas beau. Pendant que Rudolf (c'était le prénom de monsieur Diesel...) me berce de son halètement soporifère, je songe aux temps de guerre. Des vagues hautes de quatre pieds, comme des blindés métalliques, se lèvent sur notre passage tandis que des raffales d'embruns nous mitraillent par surprise.Un peu éprouvés quand même, nous arrivons enfin au fond de l'antre (Willsboro) dans laquelle nous nous cacherons pour deux jours, en espérant nous y imbiber de lectures passionnantes, de musique suave et de doux alcools des îles. Vivent les vacances!

24 juillet. Parqués depuis deux jours, attendant l'orage prévu. À la météo, on annonce même des inondations. Il a plu hier et un peu ce matin. Mais ce soir, c'est autre chose: une hécatombe, brusque et puissante, à couper le souffle, nous tombe dessus. Après la pluie et son attaque surprise d'aiguilles d'acupuncture lâchées sur l'eau, le tonnerre déboule et prend contrôle de l'espace pendant que le ciel flamboie comme sous des coups de canon. En trente minutes maximum, l'orage a pris le dessus. La moindre parcelle de tension a pu être ciblée et irradiée. La paix est revenue enfin. Du beau travail! On ne peut qu'admirer religieusement.

25 juillet. Une première vraie journée de vacances. Le ciel est dégagé. Il fait bon, mais frais. Délivrés de nos vieilles tracasseries habituelles, nous nous élançons à la voile, sur l'eau. Voile sportive s'entend. Nous voilà redevenir, Robert et moi, des compagnons de jeu. La nuit venue, nous dormons d'un sommeil léger, nos vieux démons ont disparu. À l'aurore, une floppée d'oies blanches envahit le rivage, mêlant aux hardiesses du soleil levant leurs cris de jeunes filles affolées. Cette deuxième journée de ciel bleu s'ouvre sur une note d'excitation.

26 juillet. Après quelques heures de voile, au près, juste pour le plaisir, on s'ancre finalement à Kingsland Bay dont l'attraction s'exerce toujours sur nous avec force. Cet endroit est spécial. Est-ce dû au nom? Aux aigles pêcheurs qui en contrôlent l'entrée du haut de leur nid comme un phare, en sillant dès qu'on approche? Ou serait-ce les concerts de musique, en général classique, offerts gratuitement par le State Park? Cela me rappelle le festival de Woodstock des années soixante, en beaucoup plus petit bien sûr, son esprit de liberté, de rassemblement. En même temps qu'un ton princier habite ces lieux. Des bateaux excentriques et chers y paradent parfois. La vie de château finalement. Quel contraste intrigant!

27 juillet. Le lendemain sur notre air d'aller de vie de cour, nous appareillons pour Westport, de l'autre côté du lac, dans l'état de New-York. En fait pour son resto gastronomique haut coté. Il appartient à une française depuis nombre d'années. Petite et vive, les yeux exorbités, telle une barbote qui renifle auprès de chacun ce qui pourra faire son affaire, elle tient à bout de bras, un été encore, ce lieu raffiné pour riches et célèbres du coin. Des québécois, souvent "jet set", s'y présentent aussi, dans l'espoir de détourner sur eux un peu du "glamour" soulevé par cette élite américaine. Mais cette fois, quelle n'est pas ma surprise de constater une authenticité peu commune chez ce beau monde, nos voisins directs du sud.

Bien que faisant leur "show" comme d'habitude, ils semblent plus vivants, plus ouverts, plus accessibles. Que leur est-il arrivé? Il faut dire qu'une visite éclair en ville nous révèle qu'à part les riches domaines, si peu habités, celle-ci s'écroule maintenant sous la misère et semble quasi-désaffectée. Finalement, après un repas succulent et beaucoup de voyeurisme (notre péché mignon), nous remontons avec plaisir sur notre petit et beau bateau, nous dissociant avec soulagement de ce monde périlleux des gens de classe, rendu vulnérable par un destin qui se referme sur eux.

Le lendemain, sous un ciel lourd et sans vent de juillet, la normale pourrait-on dire, nous descendons jusqu'à Cole Island, limite sud du lac pour la majorité des québécois. La pluie excessive des derniers jours a entrainé sur l'eau des îlots d'herbe à la dérive, créant une ambiance de bayous verdâtres et pollués. Nous prenant au jeu et entourés de pourriture, nous poursuivons ensemble, pour rire, l'élaboration d'un polar commencé à Westport, dans cette société en plein déclin,

Le soir venu, au retentissement des sirènes d'un camp de vacances pour ados de classe dirigeante, mon imagination est stimulée par la procession chahutante d'une trentaine (ou plus) de jeunes gars tout nus. Ils s'ébattent virilement en s'élançant d'une glissoire. On pourrait croire quelque rite dionysien de clair de lune tel que décrit dans Les Dames du Lac... Je me demande si les parents sont au courant de ces rites d'initiation pubères tout en me servant de ce décor fantastique pour mieux camper mon intrigue: il s'agira d'une histoire remontant à la période hitlérienne, avec ses liens cachés entre américains et nazis.

De bonne heure le lendemain nous levons l'ancre et nous rendons, à une heure de là, sur une mer d'huile, à ce que je renomme sans cesse, malgré mes efforts pour me corriger, "Button Hole". Robert m'instruit qu'en français "boutonnière" désigne aussi un coup de poignard. Voilà le titre tout trouvé pour mon futur roman! Dans cet état d'esprit surchauffé, pétillant et funèbre, qui fait qu'on invente des meurtres ou des horreurs tout en s'amusant, j'accueille comme un baume l'innocence raffraichissante de Button Bay, petite anse méconnue, sortie d'un conte de fées. Une promenade dans son State Park nous conduit au bout de son "Champlain Trail", bordé de mousses, de champignons et de corolles de fleurs sauvages, à une petite cabane rigolotte, son centre de la nature, offerte aux enfants de tous âges qui, comme Alice au Pays des Merveilles, rêvent d'entrer soudain dans le monde des insectes, des tortues ou autres phénomènes naturels du coin.

Le lendemain matin, sous un soleil radieux, faisant face au bord sud du lac qui s'ouvre vers l'Hudson et au delà, mon esprit s'élance faire le tour du monde, tandis que Robert plonge dans son livre et s'y noie, perdant tout repère... si ce n'est l'essentiel en bateau, à savoir manger, dormir et le moment sacré de l'apéro.

30 juillet. Mais il faut bien repartir de cet Eden. Les miracles ne sont que passagers. Où le vent nous poussera-t-il? Quel désir nous entrainera? Après hésitation, Converse Bay l'emporte avec ses promesses de sécurité et de confort. On a beau s'échapper vers l'enfance ou l'adolescence, notre âge nous rattrape aussitôt, il ne faut pas se le cacher!

À Converse Bay, nous prenons place dans un cercle de bien nantis québécois, sobres et respectables, semble-t-il même si ce n'est pas toujours le cas, cherchant des connaissances, quelqu'un avec qui s'allier. Point. On est plutôt sauvages, et qui n'entretient pas ses liens attentivement n'en récolte pas beaucoup. Et la pluie reprend de plus belle, nous enfermant dans notre véranda flottante, comme dans une tour d'ivoire, sans contacts mais en paix.

Puis, le lendemain venu, cap sur Shelburne. Il y a affluence. C'est le camping familial. Robert y décide d'une stratégie pour retrouver des amis. Quant à moi, un moment de déprime exacerbe mon besoin d'amour. Nous nous rapprochons tendrement. Les dernières bribes de stress ou de mésentente accumulés en un an se dissolvent. Ça fait du bien! Deux semaines de vacances déjà écoulées. C'est le temps nécessaire pour se retrouver vraiment et renouer avec notre projet de retraite. La vie de voyage est ce qui nous unit le plus intimement.

5 août. Depuis vendredi, quatre jours se sont écoulés. Le temps file quand on est bien, fondu à l'autre, amoureux. Nous avons quitté Shelburne pour revenir à notre port d'attache à Malletts Bay. Il nous faut faire de l'épicerie et y aller en auto. Malheureusement, elle ne part pas... Merde alors! Pourquoi la réalité nous envoie-t-elle toujours des pépins sur lesquels on dérape et on se casse les dents? Pourquoi n'est-ce pas arrangé avec le gars des vues, comme on le voudrait, tout gentil, tout beau?... Je repense à notre trajet à partir de Shelburne. En passant devant Juniper Island, des fusées de détresse rouges indiquaient un drame paniquant auprès duquel quatre bateaux (trois de la State Police et un de la Garde Côtière) aussitôt accoururent. Ça peut arriver n'importe quand. Et pourquoi le Bien et le Mal existent-ils, enchevêtrés l'un à l'autre, on pourrait croire sans raison?

Ainsi, on rencontre du bon monde et on en croise du méchant. Prenons, par exemple, tout près de nous à notre mouillage, un milieu bien sympathique de gens en vacances qui n'ont pas de gros moyens. Ils dorlottent leur bateau ou leur petit chalet. Parmi eux, encore, des gentils et des mauvais. D'abord, ceux qui dérangent: "L'homme-moustique" qui vrombille, tournique puis part à l'assaut (sur sa motomarine), comme si une mouche l'avait piqué; puis un autre, sans nom ni visage, qui nous a volé notre flotteur et qu'on n'oublie pas. Par contre, ceux qu'on aime et qui nous imprègnent. Todd, le gardien de notre petite marina, que je surnomme "le Poséidon du coin". Puis Jeff, le prorpio, ressemblant à G.W. Bush, quoiqu'aux antipodes au niveau émotif, puissant bien qu'effacé, le coeur sur la main. On le voit rarement et pourtant il est là quand on a besoin de lui.

Finalement, nos problèmes techniques se résolvent, on fait les courses, et en prime on aura la visite de nos amies Marie et Louise: une journée bien remplie! Ce qu'elles apportent avec elles est comme le temps: du tonnerre et des éclaire qui se dissipent rapidement en un coup de vent. Car elles arrivent avec une inquiétude au nivreau santé qui nous conduit aussitôt à l'hopital de Burlington, en urgence. Rassurés, on revient aux bateaux (elles se sont mises à couple avec nous) et on échange amicalement. Quel tourbillon!

7 août. Le lendemain, nos chemins se séparent à nouveau. Dès lors, le temps marche à reculons: on calcule désormais à partir de la date de retour à la maison. Chacun se hâte de réaliser ses objectifs de départ, plus ou moins avoués. Robert d'aller au resto de la marina de Willsboro; moi de me baigner plus souvent (je me découvre moins frileuse), finir ma lecture puis voir à ce que certains travaux soient faits. Je pense aussi à l'idée d'aller à l'Île Valcourt "piffer" ce qui se passe dans le clan québécois. Aussi fouiner du côté de Plattsburgh et sa marina, car on ne s'enligne jamais dans cette direction. Puis nous voilà de retour vendredi à Malletts Bay, fuyant l'orage qui tourne en rond, selon les quatre points cardinaux, au dessus de nos têtes depuis notre départ de Bluff Point North. Finalement, on rigole un bon coup en concluant que c'est peut-être ce qui nous est arrivé tout le long des vacances alors qu'ailleurs il faisait beau.

Fin de la saison

17 août 2008. Revenir au bateau après une semaine de travail se présente comme une mesure de survie. D'abord respirer à fond et retrouver un rythme de vie naturel. Puis, reprendre la barre de sa vie, sans avoir à négocier continuellement avec les autres ou perdre de vue son couple. Ensuite, se débarrasser du stress qui prolifère à toute allure, hors de contrôle, comme de la moisissure en ces temps humides. Enfin, dormir tout son saoûl, sans culpabiliser.

Contrairement à nous les humains, qui sommes redevenus en une semaine des numéros dans la société, la Nature, elle, est restée identique à elle-même.On n'a pas à s'en méfier. C'est un repère sûr. Vendredi et samedi, nous avons navigué en grande partie sous un ciel bleu et peu de vent. Puis un grain nous est tombé dessus, soudain: en souvenir de nos vacances, peut-être? Bien que pris au dépourvu, nous l'avons accueilli avec sérénité, sans tempêter. Samedi soir, c'était la fête: bonne bouffe, bon vin, bonne lecture. On s'est endormis aussitôt couchés. Dimanche, le ciel s'est obscurci quelques temps. Un vent léger nous a bercés, au grand largue, toute la journée, d'un rythme hypnotique, neutralisant tout tentative de lui résister. Alors nos soucis de travail ont totalement fondu, balayés par l'omniprésence de l'eau, des montagnes et du vent.

24 août 2008. Quelle belle fin de semaine! Enlil, le dieu sumérien du vent (rappelons qu'Anou est le dieu fondateur des sumériens) règne en maître, orchestrant la vie autour de son bon vouloir. Au près comme au grand largue, hier comme aujourd'hui, nous avons dansé sur l'eau, à sa cadence, comme s'il s'agissait d'un bal de finissants pour l'été 2008. Il fait soleil, quoiqu'un peu frais. Le ciel, clair, englobe l'ourlet pastel des montagnes, au loin, tandis qu'en dessous de nous, les vagues d'un beau bleu marine, nous font valser, en nous envoyant de l'une à l'autre, comme d'un cavalier à une cavalière, sans cesse renouvelées. Aussi, dans ce rythme endiablé, les voiles blanches tournoient, de plus en plus nombreuses à se joindre à la fête. Sur les bords, le rivage est lumière inondant les festons verts ou parfois rouges dorés des forêts, avant-première du spectacle de l'automne à venir. Pourtant, à l'abri du vent, il fait encore torride: on se déshabille à nouveau et on pense à se baigner. C'est le meilleur des deux saisons. On se retrouve à cheval entre deux époques, comme dans nos vies, propulsés hors du temps, dans l'éternité du moment.

1er septembre 2008. Ça y est: on a traversé dans un autre monde, sans s'en rendre compte. Le froid et l'ombre commencent à cravacher de grands coups, éveillant en nous le sens du danger, de l'inhumain possible. Vendredi matin, en partant de notre petite baie habituelle au nord de Malletts Bay, on cogne accidentellement un haut fond, bien que 31 pieds soient affichés au sondeur. La bouée blanche, si familière, qui balise ce récif, arbore soudain un air plus grave: on aurait pu couler! Pas le temps non plus de s'habituer: il nous faut tout de suite nous soumettre à l'impétuosité du vent qui nous tient à sa merci.

Par contre, il y a beaucoup d'excitation dans l'air mais aussi beaucoup d'énervement. Les rapports entre nous s'en ressentent. Aussi avec ceux qu'on croise. Déjà aux douanes américaines, des jeux sadiques (du genre que quoi qu'on réponde on se fait moucher) annonçaient la nouvelle donne. Vendredi soir, à Converse Bay, sans autre voilier avec qui se sentir en fraternité, on prend peur soudain à l'arrivée de quatre jeunes gens, un peu cow-boys, qui s'installent pas loin, à un mooring, pour fumer et boire. Vont-ils nous attaquer? Enfin, hier soir à Kingsland Bay, Robert a du prendre les grands moyens (en l'occurence un bon coup de corne de brume) pour arrêter trois bateaux à moteur dans leur tentative de prise de contrôle de l'espace sonore.

Ce matin on est à la course, se mesurant à d'autres bateaux, mais aussi entre nous. Pendant ce temps, tout autour du lac et au delà, après le spectre d'inondations estivales et l'annonce d'ouragans à venir, nos pauvres voisins du sud, pris d'une fièvre électorale peu commune, tentent de sauver la barak...

Dimanche, nous avons remonté le lac, d'un tack à un autre, comme on fait du slalom en ski. Je retrouve également l'excitation des descentes de rapides en canot, mais surtout cette énergie de dépassement que tout sport charrie. Par contre, lorsque Robert nous fait perdre, par étourderie, une course improvisée au dernier moment avec nos anciens voisins de marina, mon sens de la compétition en prend pour son rhume. Le soir venu, quand une femme, probablement plus jeune, se retrouve à exhiber son arrière-train à plusieurs reprises pour attiser chez son chum le sens de la conquête ou d'une possible rivalité, je fulmine en dedans sans trop savoir pourquoi. Le lendemain, au départ, lorsqu'une autre, plus distinguée cette fois, cherche à séduire son capitaine bien plus âgé qu'elle, dans un rapport de maîtresse me semble-t-il, je dois reconnaître finalement que je ne sais pas me prêter à de tels jeux.

Et le reste de la journée se déroule ainsi, dans des sautes d'humeur incompréhensibles malgré un temps idyllique. Ce n'est qu'au retour à la maison, en collant Robert pour du réconfort, que je réalise ce qui me fait tant frustrer: finies les fins de semaine de trois et quatre jours. C'est le temps du sevrage qui commence. Malgré ses airs engageants, Dame Nature s'apprête à nous retirer sa présence de mère pour nous laisser à nous-mêmes, seuls face au dur hiver et à la mort qui nous attend.

La fin de semaine suivante, nos amis de voile Bernard et Andrée nous rendent visite. Après une nuit d'enfer, au milieu des bruits d'enclume d'une drisse en furie frappant le mât, un rêve fragile prend forme: ANOU-II devient ANOU-IV, créature hybride, née de l'amitié entre marins, où capitaine et équipage deviennent interchangeables tandis que tous veillent à sa bonne conduite et s'entendent pour en prendre soin.

Puis un trou, les 13 et 14 septembre: on ne joue pas avec la queue d'un tigre, encore moins avec celle d'un ouragan.

Et voici la dernière fin de semaine, toujours un peu précipitée, où on a l'impression d'y échapper belle, au couperet de l'hiver qui s'abat déjà, avec son air froid et acidulé, pour les voileux seulement, car, c'est l'automne. Dans cette urgence de rentrer, comme à chaque année, je pense que dans trois ans, ce ne sera pas le cas. Nous irons à contre-courant de nos instincts familiers, rompant nos chaines enfin pour devenir des gens du Sud. Aussi, en rentrant maintenant au bercail, c'est pour s'y préparer: le compte à rebours est commencé, plus que 1000 jours à passer.

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