Conte de Noël pour un navigateur solitaire
par
Gaëtan Girard, décembre
2005

L’histoire a débuté par une chanson. Un marin solitaire naviguant par
mers et monts. Après un périple de plusieurs années autour de ce caillou
que l’on appelle la terre, le temps était venu de prendre trois tours de
rouleau et se reposer dans le calme sous le souffle chaud de sa Marie.
Remontant l’Atlantique en ce début d’automne, les marins confirmés
diront qu’il est fou de naviguer dans ces eaux en automne. Tempêtes,
ouragans n’ont faits de l’épuiser. Les mains crevassées, les doigts
écorchés, à plusieurs reprises, la mort est venue le saluer mais son
coeur battant ne pouvait lâcher prise sans avoir revu sa dulcinée.
Est-ce qu’en ce Noël 2005 son rêve pourrait se réaliser enfin.
Arrivera-t-il à destination avant l’arrivée des premiers glaçons
refermant le St-Laurent pour un autre long hiver, n’ayant pas vu
l’étrave de son voilier fatigué d’avoir trop navigué depuis plusieurs
années? Par vent de travers. Arrosé par les embruns glacées son coeur
balance sous le chant de cette chanson qu’il a tant écouté pour se
rapprocher de celle qui avait su gagner son coeur. Serait-elle encore là
à l’attendre en silence sur le bout du quai? Espérant le retour de celui
qu’elle a tant aimé. Tant espéré. Aurait-elle trouvé une âme moins
solitaire pour réchauffer son coeur dans la froidure des hivers
québécois?
Et le marin chantonnait:
La mer est immense, je ne peux la traverser.
Je n'ai pas d'ailes pour la survoler.
Préparez moi un bateau pour deux.
Nous ramerons mon amour et moi.
Navire je vois qui fend les flots.
Chargé ras bord et je ne sais.
Si cet amour que j'ai en moi.
Dans les abîmes m'entraînera.
Contre un jeune chêne je me suis appuyé.
Pensant qu'il pouvait résister.
Mais hélas il a plié.
Comme mon amour il s'est brisé.
Dans un buisson j'ai posé ma main.
Croyant tendre fleur y trouver.
Mes doigts aux épines j'ai blessé.
La tendre fleur fait tomber.
L'amour est joie, l'amour est beauté.
Ainsi les fleurs en leur matin.
Mais l'amour passe et disparaît.
Comme de la fleur, rosée d'été.
En ce début de novembre,
les ouragans dans l’Atlantique nord devaient être chose du passé. Pas en
cette année 2005 qui fût exceptionnellement dévastatrice dans les
Antilles, le golfe du Mexique, le long des côtes de la Floride. Nulles
régions furent épargnées. Même les bayous de la Louisiane furent dévastés.
Les pêcheurs de l’Alabama perdirent leurs bateaux, échoués au milieu des
champs de culture, à plusieurs embrasures de leur point d’amarrage.
Certains experts dénonçaient le réchauffement de la planète dans le
processus des changements climatiques, sources de cauchemars. Joseph
encaissa basse pression sur basse pression. Jamais il n’avait connu de
temps si maussade et menaçant depuis son départ, plusieurs années plus
tôt. Lui qui a navigué sur toutes les hémisphères. Le temps était devenu
fou. Imprévisible pour un marin chevronné, habitué de lire le temps en
regardant le ciel, la mer, les éléments. La longue route parcourue, de la
pointe de l’Amérique du sud vers le nord, l’handicapa sérieusement pendant
ces dernières semaines de navigation. Contraint pendant des jours et des
jours à s’alimenter de restants de cannage froid pour l’aider à supporter
la froidure du temps dans sa cabine. À plusieurs reprises, L’Insoumis fût
retourné par des vagues monstrueuses venues tout droit du continent
européen. En mode “survie”, ses gestes étaient mus par l’automatisme, une
seconde nature développée avec toutes ces années de navigation. Prendre 2
ris dans la grand voile. Faire le point pour repérer l’étoile polaire qui
devait le conduire vers celle qui alimenta ses rêves dans les longues
nuits australes. Petits gestes anodins en navigation côtière qui
deviennent héroïques en situations extrêmes. Seul sur cet océan glacial.
Un itinérant de la mer. Un vagabond des mers mendiant le beau temps avec
sa gamelle récupérant l’eau de pluie pour s’abreuver. Épuisé, il leva les
yeux au ciel et s’écria:
«Dieu du ciel et de la mer,
puisqu’un jour retrouver ma belle. Je ferai tout pour effacer mes péchés.
Pardonnez mon athéisme. Sauvez votre enfant de cette calamité. Mortel que
je suis, je ne suis pas prêt pour l’éternité. Calmez ce vent de tempête
qui s’acharne sur moi et mon bateau et je vous donnerai ma foi. Aidez-moi
à rejoindre Marie et un mousse j’engendrerai.»
Ses appels
de détresse lancés au vent du large n’eurent aucun effet. Même ses cris
furent étouffés par l’agressivité du vent. Les vagues se fracassaient sur
le pont de L’Insoumis l’obligeant à rester à sec de toiles. Dans un coup
de tonnerre inimaginable pour un terrien, un fracas venu de loin dans
cette nuit sans étoiles, noire comme l’abîme, son corps fût projeté comme
un tonneau de bois perdu sur la mer. Il perdit conscience un moment.
Combien de temps? Il n’en sait rien. Le temps s’était arrêté. Ce Dieu
aurait-il pris sa promesse comme un blasphème lancé à tout vent? Des
lumières scintillaient sous ses paupières collées comme des diamants sous
la lampe d’un joaillier. Un silence lourd et anormal le sortit de sa
noirceur. Il entendit une voix qui l’appela.
Joseph!
Joseph!
Il reconnût cette voix lointaine, féminine, qui
s’approchait lentement de son oreille.
-Joseph! Écoute-moi.
-Marie murmura-t-il.
-Lève-toi Joseph. La route est longue.
Trop longue pour t’arrêter enfin.
Difficilement Joseph
réussit à se relever. S’aidant de la main courante de la table à cartes,
il enleva aveuglément quelques objets qui s’étaient retrouvés sur la
banquette tribord se laissant retomber mollement. Il avait mal partout. Il
n’avait pas des ecchymoses. Il était devenu une ecchymose. Tout son corps
souffrait d’avoir virevolté dans tous les sens lors du chavirement de son
bateau. La voix continua de lui parler.
-Joseph. Tu te
rappelles la promesse que tu as faite au Dieu que tu as imploré.
-Je me rappelle en vain lui répondit-il. J’ai tellement la tête à
l’envers. Ai-je rêvé?
-Tu as fait une promesse d’engendrer
un Prince de la mer. Et bien Joseph, ton voeux a été exaucé. Je suis
enceinte.
-Tu es enceinte lui répondit-il, incrédule à ce
qu’il venait d’entendre.
-Mais tu es enceinte de qui Marie?
Questionna-t-il.
-De celui que tu as imploré. Ne cherche
pas à comprendre. Saisis-toi. Astique les cuivres, polis les boiseries.
Prépare la cabine pour l’arrivée de notre enfant qui va naître au solstice
d’hiver. Avant la nouvelle lune.
Éberlué, abasourdi,
croyant rêvé, il dégagea ses paupières entre ses doigts pour s’assurer
qu’il ne rêvait point. Il pris conscience du calme qu’il régnait à
l’extérieur. Seule la cloche de brume tintait doucement.
Ding!......Ding!....Ding! Comme les cloches d’une église au loin. La voix
de Marie reprit:
-Relève-toi Joseph. Range ton bateau. Les
feux du ciel sont avec toi. Les vents du sud gonfleront tes voiles pour te
ramener à moi pour la naissance du Prince des mers. Joseph sentit une
chaleur parcourir son corps. Des pieds jusqu’à la tête. Son cou, ses
joues, son crâne devinrent bouillants. Il ne sentit plus aucun mal lui qui
souffrait tant quelques instants auparavant.
Il ouvrit le capotin et sortit sa tête hirsute pour
constater que la mer était devenue d’un calme plat. Une mare d’huile en
langage nautique. Le ciel, illuminé de milliers d’étoiles sous une
pleine lune jaunâtre, éclairait le pont de son bateau. Il sentit un
léger souffle chaud lui caresser la joue droite révélant la levée de
l’Alizé. Il s’empressa de lever la grand voile. Déployer le génois.
Lentement, doucement, les voiles se mirent à gonfler. L’Insoumis, grand
largue, avança sous cette surface d’ébène. Les vaguelettes laissées sous
son passage scintillaient comme des diamants dans la nuit. Il leva les
yeux au ciel en signe de remerciements et au même moment, une pluie
d’étoiles filantes se dirigeaient toutes dans une même direction. Comme
pour lui indiquer le cap à suivre. Il poussa la barre de quelques degrés
sur bâbord, tournant l’étrave vers cette route tracée dans le ciel
polaire. Métamorphosé, il descendit dans la cabine ranger les objets
éparpillés çà et là dans le bateau. Un vrai capharnaüm. Il profita de ce
calme relatif pour se préparer un léger goûter chaud qui lui redonnerait
les forces perdus des derniers jours. Il savoura son copieux repas
accroupi dans le cockpit. L’Alizé le poussa au travers de la mer des
Sargasses. Seuls les algues flottantes l’obligèrent occasionnellement
mais régulièrement à ralentir pour en dégager l’emprise. Il navigua
ainsi plusieurs jours, plusieurs nuits sous ce vent miraculeux diminuant
l’écart qui le séparait de sa Marie-pleine-de-promesses. Il ne pouvait
s’empêcher de penser à la naissance de ce mousse qui l’attendait à son
retour et la mission qui lui était confiée pour sa venue sur cette
terre. Ce prince ne venait pas au monde pour accomplir une banalité.
Baptisé Joshua, il aurait comme mission de parcourir la planète terre à
bord de son voilier de fortune construit avec des matériaux de
récupération, “L’Espoir”, afin de sensibiliser les peuples de sauver la
terre, source de vie, d’une mort cruelle occasionnée par l’abondance, la
richesse, le despotisme, l’exploitation, la facilité, l’arrogance entre
les peuples. Toute une mission que Joseph réalisa en pensant à toutes
les épreuves, les embûches que son fils, le désigné, rencontrerait sur
son périple. Les puissants de ce monde ne verraient pas de bonne augure
son arrivée parmi eux. Pendant que Joseph naviguait vers sa terre
d’accueil, Marie eût vent de rumeurs voulant que des dignitaires, venus
de l’Est, traversaient l’Atlantique pour participer à la naissance de ce
Prince-nautique-sauveur-des-eaux. Chargés de victuailles et de matériels
nautiques en guise de présents, ces trois capitaines portaient également
un message:
“Un riche président de république convergente avait
ordonné à une organisation internationale de saborder la naissance du
missionnaire et de couler le voilier de Joseph.” Les copains d’abord de
Joseph et Marie rassemblèrent leurs biens pour préparer la migration
vers une terre promise où la paix règne. Un peuple, sans prédation, qui
vive dans l’harmonie de la mère terre. Ils prirent la route menant à la
côte qui du haut de son cap, Marie supplia les dieux de faire naître
cette voile qu’elle attendait depuis si longtemps. Ce cap fût nommé Cap
Déception en l’honneur de cet événement. Scrutant des jours et des jours
le large, perchée sur ce cap, jamais nulles voiles n’apparurent à
l’horizon. Seules quelques mouettes tournoyaient autour d’elle, criant
haut et fort, sans comprendre le message. Une mouette, plus futée que
les autres, s’approcha, claudicant, près de Marie.
-Que
cherches-tu à me dire Mouette? demanda Marie.
-Je peux
parcourir des mers sans m’essouffler. Me reposer sur la crête des vagues
sans risquer. Bien qu’on me répudie, laisse-moi porter un message à ton
amant qui est au large. Dire à celui que tu attends l’amour que tu as pour
lui, répondit Mouette.
Marie écrivit un message d’espoir à
son amour. L’enroula et l’attacha autour du cou de la mouette qui s’envola
sans tarder. Volant dans les tourmentes du ciel. Cherchant une coquille
flottante sur cette mer immense. Jour et nuit. Épuisée. Sans jamais
arrêter de battre des ailes. Planant au-dessus de l’eau, elle aperçut
enfin le petit bateau de Joseph. Mouette s’approcha doucement du bateau et
aperçut Joseph qui sommeillait sur une banquette protégé du soleil sous le
taud. Mouette, perchée sur une barre de flèche regardait Joseph dormir. Se
sentant regarder, Joseph se réveilla en sursaut. Ouvrit les yeux. Ne vit
rien. Mouette lâcha un léger cri qui éveilla la curiosité de Joseph.
-Mais qu’est-ce ce son venu de nulle part se demanda-t-il.
Il sortit la tête du cockpit, regarda vers le ciel. Stupéfier de voir une
mouette ainsi perchée se mit à lui parler.
-Que fais-tu là
ainsi percher Mouette. Tu n’as pas de terre d’accueil autre que mon bateau
lui lança-t-il à la blague.
-Je suis venu porter un message
de ta Belle répondit la Mouette du tac au tac.
Joseph se
lamenta en la voyant.
- Ne pleure pas amant fidèle dit la
mouette. Écoute-moi. J'ai des compliments de ta Belle qui sont pour toi.
Joseph, plein de surprise de l'entendre parler. Reçut bonne nouvelle, l'a
salué.
-Elle t'a donné son coeur en gage et ses amours.
Elle restera sage et fidèle pour ton retour. Ainsi Mouette termina le
message. (Ainsi est né la chanson folklorique chantée par des centaines de
marins oubliés dans les café des ports du monde entier.)
Joseph confia un message à la mouette pour Marie.
« Chère
Amour. Je n’ai pu être présent près de toi encore cette année pour voir
fleurir les roses sur la grève. Planter les graines dans le jardin pour
notre réserve d’hiver. Voir partir les pêcheurs pour la pêche aux crabes.
Ni apprécier avec toi les érables rougir à l’automne. Chauffer le bois en
te racontant des histoires inventées. Mais sache que mon coeur navigue
vers ton port et qu’à ce prochain hiver nous serons tous les deux en cale
sèche pour un bon moment. »
Mouette, aimablement, prit sa
volée sur le chemin du retour. Dans son léger plumage s’en est allé. Elle
traversa les mers et les terres sans s'y lasser. Tout droit sur le Cap
Déception s'est arrêtée.
Elle attendit des heures sans
bouger. La tête sous son aile, se protégeant du vent d’est du haut de ce
perchoir, elle pensa que Marie eût quitter ces lieux hostiles vers
d’autres contrées plus clémentes. Un matin, des bruits de pas l’ont sorti
de sa méditation. La Belle réapparût après plusieurs jours d’attente.
-Mouette dit Marie. Enfin tu es revenue! Comment a été ton voyage. As-tu
vu mon Joseph dans ton périlleux périple?
-Douterais-tu
d’une mouette toi aussi Marie? Demanda Mouette surprise de la question.
-Non! Pas du tout. Mais par vents et tempêtes nul n’est à l’abri. Ni même
toi répondit Marie.
-J’ai vu Joseph. Il se porte
relativement bien. Les vents calmes mais soutenus des dernières semaines
sont de bonnes augures pour son arrivée prochaine. Je pense qu’il arrivera
avant la tournure du vent du nord.
-Que puis-je faire pour
te remercier demanda Marie à la mouette épuisée mais heureuse d’avoir
accomplie sa mission?
-Tu sais, nous les mouettes, avons
perdues toute notre dignité. Auparavant, nous étions pêcheurs. Nous
passions la journée à survoler la mer pour nous nourrir. L’homme nous a
fait perdre notre dignité. Nous aussi avons tombé dans le piège de la
facilité. Désormais, nous avons oublié la façon de pêcher nous nourrissant
de fast food et dans les ordures. Comme des itinérants, nos journées sont
consacrées à fouiller les paniers jusqu’au fond. Quelle désolation!
Marie écoutait attentivement Mouette.
J’aimerais, Marie,
que le moussaillon, dans sa mission, sensibilise aussi le monde que les
animaux sont venus ici au même moment que l’homme et même avant pour
certains. Qu’ils cohabitent cette terre avec l’homme. Que l’exploitation
industrialisée des ressources naturelles, les pêches industrielles, la
chasse sportive contribuent à l’élimination des espèces. Nos coutumes
ancestrales voire génétiques sont modifiées au point que nous dépendons
maintenant de l’homme.
Marie, découragée par tout le
travail dont devra porter Joshua, s’assied près de Mouette et le prit dans
ses bras.
-Mouette, si j’avais su avant. Moi aussi j’ai
contribué à votre perte. Combien de fois j’ ai donné des restants de pain,
des frites à tes semblables en leurs proférant des menaces parce qu’elles
polluaient mon environnement. Si j’avais su, je les aurais laissé chercher
leur nourriture dans les baies. Sur le bord du fleuve. À la mer.
-Si l’homme continue, lança Mouette, lui aussi subira une transformation.
Les OGM le tueront à petit feu. Lentement, lui aussi se transformera. Son
organisme ne suivra pas. Comme les ours polaires. La morue dans le golfe.
Les bélugas. Les baleines. Il pense qu’en émigrant vers le sud ou d’autres
pays, il s’acclimatera comme les animaux ont mutés avec les générations.
Non Marie. L’homme coure à sa perte. Joshua a une grosse responsabilité
sur les bras. Plusieurs voudront l’éliminer car il prônera seul dans le
désert du capitalisme. Seul il ne pourra pas sauver le monde. Quel exemple
devra-t-il donner afin que tous comprennent la gravité de la situation.
Lorsque Joseph accostera, prenez l’enfant et sauvez-vous au nord.
Plusieurs de mes semblables ont élus domicile dans ces régions. L’homme
n’y va pas. C’est une terre hostile pour ceux qui baignent dans la luxure,
la richesse, l’abondance et la facilité. Vous risquez moins qu’ici. Vous
pourrez vous nourrir à même la mer. Elle fusionne de nourriture mais il
n’en reste pas pour des générations futures. La pollution de l’homme
finira par l’atteindre également.
Marie reprit le chemin du
village. Prépara tout le bagage pour un départ précipité. Nourriture,
vêtements chauds. Quelques denrées alimentaires pour la durée du voyage.
Le lendemain, la température changea. Le vent tourna au sud apportant sa
chaleur contrastante des jours précédents qui furent glacials et humides.
Elle pensa qu’avec ce vent du sud, arriverait sans doute Joseph. À tous
les matins
et à tous les soirs avant la brunante, elle gravit la pente abrupte menant
au Cap Espoir pour repérer la voile qui annoncerait le retour de celui
qu’elle aime et le départ vers la terre promise. Exceptionnellement, en
cette année, le vent fût du sud pendant deux semaines retardant la
formation de glace enclavant la baie.
De plus en plus, elle
avait de la difficulté à gravir cette colline qu’elle dévalait en courant
il n’y avait pas si longtemps. Un matin de décembre. Au quart de lune,
elle aperçût au loin une minuscule tache blanche qui avançait lentement
vers la côte. Remplie de joie et d’émotivité, elle sentit intuitivement
que l’âme de ce bateau était celui qu’elle attendait depuis si longtemps.
Toute la journée, elle a attendue sans bouger. Fixant le point blanc qui
grossissait avec les heures. Lorsque le voilier fût à une distance
appréciable, elle descendit la pente péniblement, retenant son ventre qui
pesait lourd pour annoncer l’arrivée de son amant. Tous les copains
d’abord se précipitèrent sur le quai pour accueillir et aider à
l’accostage du navigateur solitaire. Fatiguer d’avoir navigué sans escales
pendant les derniers mois, marcher sur le quai devint pénible au point
qu’on dût le porter comme un héros qu’on venait de retrouver. On fît la
fête au village. Dans la cabane de bois près de la baie, le poêle à bois
chauffait. Dégageant toute la chaleur si souvent recherchée lors de
tempêtes en mer. Marie sentait son ventre se déformer. Des douleurs vives
lui firent lancer quelques cris. Les femmes des copains d’abord
s’occupèrent à rassembler serviettes, vêtements chauds, huile, eau chaude
pour la naissance de Joshua, le Prince de la mer. Futur sauveur de
l’humanité. En ce 25 décembre 2005, naquit dans le village de la Divinité
un moussaillon qu’on baptisa Joshua. Le ciel était pur comme le cristal.
La lune brillait de tous ces feux. Le phare éclairait la baie dans cette
nuit de fête et d’espoir. Un nouvel enfant était né. Issu de l’air salin,
par les mers il devrait naviguer, annoncer au peuple la vérité. Porteurs
de la bonne nouvelle, les copains d’abord s’empressèrent de faire courir
la nouvelle de village en villages. Dans l’après-midi du 25 décembre,
trois pavillons apparurent à l’Est de la côte. Trois capitaines firent
leur présentation et demandèrent d’être accompagner vers celui dont on
avait annoncé la venue quelques années auparavant. Ému, chacun regarda
celui dont les anciens avaient prédits le retour. Ils déposèrent sur le
sol des présents qui leurs seraient utiles dans leur fuite vers la terre
protectrice. Les trois dignitaires annoncèrent à Joseph qu’il ne devrait
pas s’attarder pour quitter ces lieux profitant des derniers vents du sud
pour semer les belligérants. Au matin du 26, tous les copains d’abord,
réunies sur le quai, firent leurs adieux à Marie, Joseph et le petit
Joshua. Leurs souhaitant bon vent, ils promirent de rester fidèle à leur
amitié et de les rejoindre dans un futur proche. L’Insoumis quitta le quai
sous un ciel sans nuage. Le vent du sud les porta plus loin vers le nord
pendant des jours et des nuits. Au croissant de la lune, pendant les nuits
rendues plus fraîches par la proximité de leur but, ils pouvaient entendre
le souffle des baleines qui les accompagnaient dans leur voyage. Était-ce
pour les protéger? Nul ne peut le certifier. Au matin du 6 janvier, ils
virent la terre au loin. Des cimes enneigées sur les montagnes, quelques
maisons fumantes et des bateaux de pêche au mouillage, voilà leur nouveau
décor. Curieusement, on les attendait. Le Chef du village vint les
accueillir avec des nattes en fourrure de loup marin. Ils enveloppèrent
Joshua afin qu’il ne prenne pas froid. Les hommes du village s’occupèrent
à assurer le mouillage du voilier dégoulinant de rouille après tant de
mois de cavale. Le lendemain, les manœuvres pour retirer L’Insoumis des
eaux seraient entreprises avant la prise définitive des glaces pour la
longue nuit d’hiver.
Pendant ce temps au village de la
Divinité, des mercenaires fouillèrent chaque bateau, chaque maison, à la
recherche de celui qui devait déclarer toutes les supercheries du monde
capitaliste. Ils arrêtèrent les copains d’abord qui furent, tour à tour,
interrogés sur la localisation de l’équipage et du bateau. Personne n’osa
briser le silence. Ils furent emprisonner pour entrave à la justice. Dans
le village de Inukshuk la vie continua comme avant. Joshua grandit avec ce
peuple pacifique et aimable. Ils lui apprirent à pêcher. Chasser le
phoque. Se repérer entre les glaciers. Reconnaître le danger de la
navigation arctique. Vivre sainement et dans le respect de la mère nature,
source de nourriture. Joseph et Marie, à tous les soirs, regardèrent le
ciel fixant l’étoile polaire pour la remercier de les avoir réunie pour
l’éternité. Joseph, pour une fois, raconta des histoires vraies à Marie.
Sa vie, les endroits où il vécut pendant ces années d’absence:
(chanson de Alain Zouvy)
Belle-Ile-en-Mer. Marie-Galante. Saint-Vincent.
Loin Singapour. Seymour. Ceylan.
Vous c'est l'eau c'est l'eau. Qui vous sépare. Et vous laisse à part.
Moi des souvenirs d'enfance. En France.
Violence. Manque d'indulgence. Par les différences que j'ai.
Café léger. Au lait mélangé.
Séparé petit enfant. Tout comme vous.
Je connais ce sentiment. De solitude et d'isolement.
Comme laissé tout seul en mer. Corsaire.
Sur terre. Un peu solitaire.
L'amour je 1e voyais passer. Je 1e voyais passer.
Séparé petit enfant. Tout comme vous.
Je connais ce sentiment. De solitude et d'isolement.
Karudea. Calédonie. Ouessant.
Vierges des mers. Toutes seules. Tout 1e temps.
Vous c'est l'eau c'est l'eau. Qui vous sépare.
Et vous laisse à part.
Émue par tant de sensibilité, Marie ne regrettait pas les années d’attente
de son bel amant. Blottie entre ses bras, ils contemplèrent cette terre
d’accueil où le temps s’est arrêté. Arrêté pour eux. Arrêté pour son
peuple qui l’habite. Vivre et laisser vivre. Aimer et se sentir aimer.
Joseph expliqua aussi les motifs qu’ils l’eurent fait partir. Les raisons
de sa fuite. Toujours partir. Jamais rester.
(Le chant de l’hélium de Marie-Jo Thério)
Je pense à où je veux aller.
Et à où j’ai déjà été.
Le lien commun de ces idées.
C’est que nulle part je ne veux rester.
Dunes de sable et murs de pierre.
Ne retiendront guère.
La goutte d’eau qui veut tomber.
Pour se jeter dans la mer.
Dans le calme de ces lieux.
Reposer son corps épuisé par toutes les années. Prendre soin de sa Marie
pour le temps qu’il lui reste. Voir grandir Joshua. Partager sa joie dans
l’harmonie d’un peuple de la mer. Ainsi allait être sa vie désormais.